Premières impressions d’une revenante

La danse classique offre un visage que l’on dit volontiers immuable, voire passéiste. Et pourtant, je peux témoigner que s’y replonger après 40 ans de désertion fait certes retrouver la saveur de délicieux souvenirs, mais réserve aussi la furieuse impression d’être une voyageuse dans le temps, qui débarquerait comme la princesse Aurore dans un monde étrange après un siècle d’hibernation.

Innovations techniques

Mamie découvre les collants convertibles

Parmi les très nombreuses innovations qui laissent sans voix la revenante dans l’univers du ballet, j’ai fait la découverte du collant convertible, ce qui ne manquera pas de me faire passer pour un dinosaure auprès des jeunes danseuses.

Pour mes éventuels lecteurs non-initiés, il s’agit de ces collants de danse dont le dessous de pied offre un trou, permettant de dénuder les pieds pour y appliquer tous les soins requis par la torture qu’on leur fait subir.

Eh non, de mon temps, comme disent les ancêtres, le collant convertible n’existait pas. Pour coller un pansement sur ses orteils martyrisés, il fallait se déshabiller de pied en cap : justaucorps, collant.

Une offre de pointes méconnaissable

Je me revois, accompagnée de Maman, commander mes pointes du mois au magasin de sport le plus proche de mon cours de danse. Là comme dans au moins 95% des boutiques de danse ou de sport de l’époque, le choix se résumait à Crait ou Repetto, avec 2 modèles au mieux pour chaque marque. Toute attente « exotique » devait faire l’objet de commandes spéciales, comme mes Crait Etude renforcées à empeigne extra-haute.

A mesure que je progressais, j’avais fini par découvrir les adresses rarissimes à Paris que connaissaient les initiées et jeter mon dévolu sur des Gamba aussi jolies que vite hors d’usage, ainsi que sur des Freed. Il fallait aller chercher tout cela dans de pittoresques officines du 9e arrondissement, entre les cabarets de streap-tease et les marchands de gaufres des rues de la joie.

A présent, les apprenties ballerines de 12 ans font leur marché avec les exigences les plus… pointues dans une offre que ne connaissaient probablement pas les étoiles de l’Opéra des années 70. Il s’agit d’un progrès incontestable, le bon chausson étant aussi variable que les pieds qui les portent.

Le cours de danse : un podium des tendances ?

Les tenues de danse, en tout cas chez ces dames, ont connu une métamorphose semblable à celle des chaussons de pointe.

Les justaucorps et tuniques que j’ai connus enfant ou ado suivaient des schémas assez prévisibles. On débutait toute gosse avec la tunique modèle « Opéra » et son petit volant en V propre à faire rêver de tutu les très jeunes apprenties. A une dizaine d’années, les professeurs exigeaient invariablement la tunique « Empire », ses manches courtes et son volant opaque. Les adolescentes accédaient non sans fierté à la tunique des « grandes », le modèle « Conservatoire » et sa basque droite. Les danseuses adultes se contentaient en général de justaucorps basiques, sans jupe intégrée, avec pour seules variantes la longueur de manches et une palette de couleurs d’un académisme obstiné. L’arsenal d’échauffement se composait invariablement des guêtres plus ou moins hautes et du chauffe-cœur quasi-réglementaire.

De l’originalité grégaire

Les nombreux fournisseurs actuels rivalisent de découpes, de lanières et laçages sophistiqués, d’incrustations de dentelle, de tulle ou de velours, de coupes inspirées de l’univers de la lingerie… au point qu’on se demande si l’on est bien dans une boutique d’articles de danse ou chez un revendeur de panoplies pour soirées très particulières. Plus récemment, on voit éclore les imprimés tapisserie. Après les jupettes fleuries, les larges motifs floraux s’imposent jusque sur les justaucorps. Cette fois, on s’interroge : est-on au cours de danse ou à la piscine ? Les élèves auraient-elles taillé leur jupette dans leur rideau de douche ?

Au sein des cours d’adultes amateurs, où cette surenchère de froufrous fait fureur, elle prend un tour d’autant plus comique (ou consternant ?) que les mannequins auto-proclamés n’ont pas toujours la silhouette filiforme requise pour arborer de telles créations. Sur un brave 38 ordinaire, le dos plongeant à multiples lacets croisés a tôt fait de muer sa propriétaire en gigot mal ficelé.

En matière d’échauffement, le Graal hésite à l’évidence entre la tenue de cosmonaute et l’accoutrement de clown Auguste : vestes et boots matelassés, pantalons de tricot qui ne sauraient devoir une telle hideur bariolée au hasard, mais au seul souci de contrarier le cliché de la grâce pour afficher une laideur supposée propre à l’initié.

Autant je me réjouis de la diversification des chaussons, de leurs innovations destinées à servir la technique des danseurs, à préserver la santé de leurs pieds voire de leur colonne, autant je m’avoue consternée de la vulgarité trendy, de la surenchère de chichis ou de gadgets dans les vêtements de travail. Cette frénésie dans la panoplie sent tellement le consumérisme, mais aussi l’affichage d’un ego invariablement prévisible et moutonnier.

Tout cela me semble si éloigné de la quête d’absolu propre au ballet, si étranger au sacerdoce de la danse, à sa discipline invitant à se couler dans les pas des illustres aînés… Sûrement un signe de mon âge avancé.

S’il n’y avait que les frusques !

Je reviendrai ultérieurement sur le goût du spectaculaire, confondu  – comble de l’horreur – avec la technique. Et plus particulièrement sur le concours obsessionnel de lever de jambes en cours, sur scène et par-dessus tout sur les photos de ballet à prétention esthétique qu’Internet véhicule inlassablement.

Ce qu’il faut bien nommer un dévoiement des canons du ballet déborde hélas largement le grand public pour gangrener les esprits en principe éclairés des pratiquant(e)s. Des générations d’austères professeurs de l’Opéra doivent se retourner dans leur tombe ! Eh oui, je me fais vieille. Suffisamment pour avoir connu la rigueur féconde des années 70, 80, 90.

© Marie-Pirouette

 

 

 

 

 

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