Amateurs, ces serviteurs de l’inutile

Comment préserver notre passion des injonctions professionnelles ou familiales, bref de toutes les priorités sociales qui prétendent reléguer au statut de pure futilité cette passion qui nous tient debout ?

La lutte pour le cours de 19h30

Le temps… les amateurs passionnés de toute discipline, du ballet à l’astronomie en passant par le karaté, connaissent cette lutte permanente pour sauver leur pratique de toutes les exigences qu’il convient de considérer comme prioritaires, à commencer par la tyrannie des obligations professionnelles.

S’agit-il seulement de temps, d’ailleurs ? Hélas non, sinon il serait tellement plus simple de s’adonner à notre « inutile » manie à un quelconque moment que nous laissent nos rendez-vous « sérieux » : les pliés à la pause café, les fondus à la cantine et les ronds de jambe… en réunion. Il s’agit davantage de contraintes horaires, géographiques, matérielles liées à notre job.

Mais voilà : notre passion prétend elle aussi, quelle outrecuidance, nous astreindre à des heures, des lieux, un équipement dont il faut se munir en sus de l’ordinateur portable ou de la caisse à outils en partant au turbin.

Or, sans que nous n’ayons pris garde, la dégradation du marché de l’emploi a réussi à restaurer la tyrannie exclusive et parfois capricieuse du travail sur nos vies. Ah, cette familière mauvaise conscience au cours de 19h30, arraché en avançant une obligation impérieuse pour quitter à 18h45 la réunion qui devait se terminer 15 mn plus tôt ! Vous l’avez probablement connue, cette perfide compagne de votre « futile » passion.

Le combat pour disputer aux contingences 2 ou 3 cours de danse dans la semaine, d’autres l’ont décrit, comme Joanna de l’excellent blog Pointe til you drop.

N’hésitez pas à faire part de votre expérience en commentaire.

Le loisir, ultime dissidence

Et puis vient un jour où l’on décide de briser les chaînes. On se révolte contre une somme de souffrances et de privations auxquelles on se soumettait comme au juste prix d’un contrat de travail, privilège incontesté. Le chaos sans précédent provoqué par la COVID-19 n’a pas fini de montrer les effets d’une prise de recul de la part des salariés, d’une brusque obligation d’organiser le travail autrement, d’une démonstration soudaine qu’il existe d’autres voies.

Pour ma part, je choisis de retrouver la part du loup de la fable, renonçant à la gamelle assurée et à la chaîne du chien : la suite de l’aventure sera indépendante, après un épisode salarié d’à peine 3 ans.

Lionnel Terray nommait poétiquement Conquérants de l’Inutile les alpinistes qui prennent des risques vitaux, engagent leur attention, leurs espoirs et leurs efforts inouïs sans en attendre de reconnaissance de la société ni même de leurs proches, souvent consternés par ces exploits gratuits.

Le ballet n’expose certes pas ses serviteurs aux mêmes périls. Mais les danseurs amateurs connaissent une sembable lutte pour exercer le droit d’employer leurs légitimes heures de repos à suer sans contrepartie (et même en payant pour cela), autre que le bonheur de rechercher sans fin le geste parfait tout en le sachant impossible.

La gratuité est-elle le stade ultime de la subversion, de la dissidence et de l’émancipation dans nos sociétés ? À vos chaussons, dangereux extrémistes que vous êtes ! Pas de pitié : entrechat quatre !

© Christine Reynaud, alias Marie-Pirouette

 

 

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