Le syndrome du boulet ou le drame de l’amateur

À moins d’être fort peu lucide sur ce qu’on produit ou totalement inconscient de l’exigence attendue par les canons du ballet, danser en amateur suppose une démarche perpétuellement tiraillée entre l’absence totale d’illusions sur la valeur objective de notre travail et la recherche sans concession de la perfection. Oui, je dis bien recherche de la perfection qu’il importe à mon sens de maintenir : elle est en tout cas mon moteur essentiel, comme chez beaucoup de mes camarades de cours, je crois. À cette source fatale d’inconfort narcissique peut s’ajouter la mortification du miroir… ou du regard du professeur.

Vous avez encore innové très involontairement dans l’enchaînement des petits battements. Au dépit de constater votre mémoire de poisson rouge, vous ajoutez celui de déstabiliser vos voisin.e.s de barre. Vous avez chancelé dans tous les développés de l’adage, titubé dans les pirouettes ou massacré la petite batterie que vous n’avez d’ailleurs pas réussi à finir. Un coup d’œil au miroir et vous surprenez un en-dehors approximatif, ces abdos relâchés, des épaules de déménageur de piano et des triceps avachis laissant le gras des bras pendouiller fort peu gracieusement. Décourageant, certes. Ça vous est arrivé ? Pour ma part à chaque cours, dans le meilleur des cas compensé par quelques pas sauvables ici ou là.

La poursuite de cette quête paradoxale soulève deux questions : la motivation de votre professeur et la vôtre.

Les profs, ces héros ?

Vous vous demandez peut-être comment votre professeur peut encore trouver la patience et l’énergie de vous enseigner quoi que ce soit, à part la précarité du métier et l’absolue nécessité de gagner son pain.

Il y a là pour moi un grand mystère : où donc les professeurs vont puiser leur motivation pour mener laborieusement des adultes amateurs au pitoyable résultat que nous leur offrons à voir et sans guère d’espoir de progrès décisif, eux qui ont baigné dans la beauté et l’exigence au sein des meilleures écoles, des meilleures compagnies  ?

La nécessité, si elle existe, ne saurait produire chez nos professeurs leur réel engagement sans relâche à tirer de nous le misérable meilleur que nous puissions donner. Je me plais à croire qu’il y a une vocation spécifique, pétrie de bienveillance, à faire naître une timide lueur chorégraphique de la hideuse gesticulation des corps non sélectionnés, rompus, modelés par et pour cet art.

Comme il est inutile de se perdre en conjectures quant à ce qui anime autrui, j’espère interroger prochainement les intéressés pour qu’ils nous éclairent sur leur motivation dans ce qui me parait relever du sacerdoce : enseigner le ballet aux adultes amateurs, c’est un peu comme chercher à mener sur la voie de l’érudition un troupeau de brutes analphabètes.

Et moi, et moi ?

Quelle étrange disposition d’esprit peut donc nous mener à consacrer tant d’énergie, d’espoir, d’efforts, de sueur, de temps et même d’argent à une activité où nous resterons béotiens ? Pourquoi servir un art qui ne veut pas de nous pour l’honorer par de brillants résultats, mais pour le servir dans l’ombre et la médiocrité assumée ? Pourquoi poursuivre dans une voie qui nous apporte tant de mortifications ?

Plus d’une fois durant ces trois ans de reprise, l’idée de tout abandonner m’a traversé l’esprit, pour me révolter aussitôt et me lancer un coup d’éperon.

Je ne vais pas au cours de danse pour me détendre, mais pour communier à un rituel, consacrer un peu de moi-même à une quête. Je crois que nombre de mes camarades de cours partagent cet état d’esprit, à voir leur engagement physique, psychique et affectif dans notre passion, sans espoir autre que ce travail purement gratuit. Notre quête n’est elle-pas sa propre motivation ?

Le hiatus constant que vit l’amateur n’est probablement que l’amplification extrême de celui que connaissent les danseurs accomplis, avec un tout autre enjeu pour ceux qui en ont fait profession. Les étoiles aussi cherchent à chaque pas une perfection qu’elles savent impossible.

Si consternant que soit le résultat, quelque soit l’abîme qui le sépare du travail des professionnels ou des jeunes qui se préparent à cette carrière, le danseur amateur partage avec eux une quête et s’inscrit dans une lignée de serviteurs. Terpsichore, malgré ses exigences infinies, ne manque pas d’une certaine mansuétude vis à vis de ses enfants. Et c’est ainsi que chacun, prima ballerina assoluta ou laborieux balourd amateur, communie à la célébration de la danse chaque fois que retentissent les accords de préparation et que commencent les pliés.

© Christine Reynaud, alias Marie-Pirouette

20200808_172549
Oui, il y en a une très bien : notre chère professeure !

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s