Heurs et malheurs d’amateurs : je suis trop grosse

Que tu commences tardivement la danse classique ou, pire, que tu t’y remettes après de nombreuses années d’abandon, le choc du miroir peut être extrêmement rude et s’installer durablement comme un ennemi de ta pratique. Ce fut mon cas et ça l’est encore, dans une moindre mesure. Si tu te reconnais dans ces lignes, j’espère qu’elles pourront t’apporter quelque réconfort.

Désolée pour nos camarades masculins : je me suis permis de féminiser le titre d’emblée parce qu’il me semble que ce complexe, au cours de danse, est surtout celui de ces dames.

Cette baleine en justaucorps, ce n’est pas moi, quand même ?

Tu n’avais pourtant pas l’impression d’être aussi difforme dans la vie « civile ». En tailleur ou en jean, tu fais peut-être même partie de celles que l’on qualifie plutôt de mince.

Pourtant, face au miroir du studio dans ton justaucorps, le verdict est sans appel : ta silhouette n’évoque guère celle de la ballerine. Tu te sens bouffie, grasse et tu ne vois qu’une chose : tes bourrelets. Bienvenue au club.

Je n’ai jamais pu me résigner aux injonctions « accepte-toi », ou « on s’en fiche, on n’est pas des pros » ou encore « occupe-toi de ta danse, pas de ta silhouette ». D’abord parce que l’émotion négative, parfois très violente, ressentie en voyant son reflet ne se commande pas. Ensuite parce que professionnels ou obscurs amateurs, nous dansons pour tenter de « faire du beau » avec notre corps et que les canons du ballet classique occidental cherchent l’aérien. Que faire ?

Relativisons notre référentiel

Pour dédramatiser, reconnaissons tout d’abord que le ballet est particulièrement cruel avec les rondeurs, surtout depuis quelques décennies.

Tout d’abord, le justaucorps pastel et le collant rose ne sont pas précisément flatteurs pour les morphologies voluptueuses ou simplement standard : ils transforment instantanément une silhouette 40 voire 38 en boudin, a fortiori pour l’œil accoutumé aux graciles créatures qui hantent le Palais Garnier. Seules les maigres échappent à l’effet paupiette ainsi fagotées.

Ensuite, en débarquant au cours de danse, tu te trouves souvent mêlée à d’autres femmes plus minces, soit par leur heureuse nature, soit parce qu’elles ont toujours entretenu cette allure en raison de leur passion pour la danse, soit encore parce qu’elles sont arrivées dans le même état que toi il y a 5 ans et qu’elles ont eu le temps de réagir. Ça ne fait pas de toi un cas désespéré.

Enfin, les canons morphologiques du ballet connaissent des fluctuations dans le temps et l’espace. Les Etats-Unis ont glorifié des ballerines filiformes au temps de Balanchine, mais les ravages de canons trop stricts ont depuis remis en lumière une conception un peu plus inclusive de la plastique des danseuses outre-Atlantique. A contrario, on se demande où et quand s’arrêtera l’exigence actuelle de maigreur, souvent affolante et malsaine, chez les Russes. Face à ces caprices du goût, il peut être salutaire de parcourir les photos des plus grandes ballerines du début du 20e siècle ou même simplement des années 50.

Mes voies sans issue

Je refuse le mantra de l’acceptation inconditionnelle de soi, pour les raisons énoncées plus haut. S’aimer ne se décrète pas. Et puis je ne me résigne pas si facilement : je revendique le droit au progrès.

Mais je me garderai bien de promouvoir la quête d’une minceur éthérée. On connaît les dangers sur la santé physique et psychique de cette préoccupation volontiers invasive. De plus, les régimes sous forme de cure temporaire sont rarement couronnées de succès durables. Enfin, des privations excessives menacent les performances en danse et augmentent le risque de blessures.

Les palliatifs vestimentaires me paraissent une maigre consolation, presque aussi déprimante que le mal qui les suscite. Un pis-aller souvent nécessaire pour patienter. Le premier réflexe est de se vouer au noir intégral : justaucorps, collant et jupe. Selon ta sensibilité, ce refuge vestimentaire t’apporte réconfort ou frustration, voire le rappel au fer rouge de ta triste condition de baleine dansante. Une palette de teintes sombres recherchées, ou bien un legging noir sur un justaucorps vivement coloré ou pastel (soyons fous) peuvent sauver la mise. A chacune sa panoplie cache-misère, souvent constituée après de nombreux achats plus ou moins erratiques.

Quelles marges de manœuvre me restent, te restent, quels espoirs ?

Mieux qu’hier et moins bien que demain

Après trois ans de retour dans les studios de danse, en ayant traversé les affres de l’auto-détestation, voici les fruits de mes luttes.

Faute de pouvoir me métamorphoser par un coup de baguette magique, j’ai résolu de chercher la force d’avancer dans les petits pas réalisés. Trouver son bonheur dans le cheminement : là est ma planche de salut.

De saines habitudes alimentaires instaurées en routine quotidienne, jointes à l’exercice physique des cours de danse, ont fini par modeler quelque-peu ma personne. Le résultat, quoique modeste à ce jour, me paraît bon à prendre. Cet allégement visuel semble également faciliter certains progrès techniques, en particulier sur les pointes : quoi de plus encourageant ?

Je mise plus encore sur l’amélioration du placement et de l’exécution des mouvements. Leur impact est indéniable sur ces fameuses lignes recherchées comme le Graal. Le maintien du bassin, du dos, du buste, des bras, procurent un allongement spectaculaire, un effacement des protubérances, un soutien du flasque. Il y a dans la technique une marge de progression immense pour produire du beau avec sa carcasse, ou du moins de l’acceptable. Cette récompense-là, au prix de longs efforts, dépasse de beaucoup la thérapie des complexes morphologiques : il s’agit de nos petites victoires inestimables dans cet art difficile où nous nous sommes engagés.

© Christine Reynaud, alias Marie-Pirouette

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