Soirée Noureev à Garnier

Il était temps de vous livrer quelques impressions de ma soirée de rentrée à Garnier ce mardi 6 octobre, pour la première du spectacle Noureev : joie immense de revoir les danseurs sur scène, conditions très spéciales des ballets de la rentrée 2020, ce que j’ai aimé ou moins.

Je dois à la crise sanitaire de renouer avec une émotion extrême : celle de retrouver Garnier et les danseurs de l’Opéra. Même si l’auditoire volontairement clairsemé, les masques et le rideau caché par un panneau gris isolant l’avant-scène rappellent d’emblée ces temps de guerre contre le virus.

Les conditions matérielles du spectacle, certes austères, ne manquent pas d’un intérêt très particulier. Aucun décor. Musique enregistrée. Accès fermés aux coulisses, obligeant les artistes à entrer en scène par les petits escaliers latéraux. On entend l’impact des pointes, le froissement des tutus contre les pourpoints, parfois même le souffle des danseurs. Cette proximité inédite est presque intimidante, comme si je m’étais faufilée dans un studio de répétition. En nous rappelant constamment l’humanité de ces demi-dieux du ballet, elle accentue le miracle du direct, de la performance chaque fois renouvelée, chaque fois prodigieuse.

L’exercice du gala, avec ses extraits de ballets juxtaposés et sortis de leur contexte, est fort difficile pour les interprètes. Plus spécialement pour les œuvres très lyriques ou dramatiques, dont il faut livrer des moments-clés, des concentrés émotionnellement chargés, sans avoir pu se mettre dans la peau des personnages par les tableaux précédents. Bravo à tous les danseurs pour s’être pliés à ce rude exercice où il s’agit de concentrer dans un pas de deux ou une variation tout l’esprit, toute l’âme d’un ballet en 3 ou 4 actes. Voilà qui leur a probablement rappelé le terrible concours annuel de promotion interne, dont ils sont désormais exemptés par leur accès au firmament de la compagnie.

Je ne détaillerai pas chacun des tableaux de la soirée, dont le programme peut être consulté sur les pages de l’Opéra de Paris. La qualité de l’ensemble était excellente. Je vous livrerai juste mes plus grands enthousiasmes et quelques questionnements.

Je ne suis pas une fan du ballet Roméo et Juliette, quelle qu’en soit la version chorégraphique : j’ai dans l’ensemble un peu de mal avec tous les ballets historico-littéraires. Mais Myriam Ould Braham, de retour de congé maternité plus gracile qu’un roseau et Germain Louvet, très en forme, m’ont donné la chair de poule dans le pas de deux du balcon. Quelle qualité de danse et quel engagement personnel dans les rôles ! Ce qui peut sembler un total abandon à la passion dévorante des personnages est le fruit d’une immense maîtrise : une intention parfaitement lisible de chaque séquence, une science consommée des accentuations et des estompes, un règlement parfait des déplacements, un art habité par la musique… Ce savoir-faire phénoménal est déployé au seul service de l’expression brûlante du transport amoureux. Voilà deux interprètes que l’on connaît sous un visage volontiers plus tempéré : merci pour cette surprise artistique si intense.

Je ne range pas non plus le pas de deux du 3e acte de Don Quichotte parmi mes numéros fétiches : le kitsch de l’espagnolade, la musique faiblement inspirée de Minkus et le statut de marronnier des galas et concours peinent à m’émouvoir. Mais comment ne pas se laisser gagner par l’enthousiasme devant la prestation de Valentine Colasante et Francesco Mura ? Ils nous offrent le pas de deux complet : adage, variations et coda. La démonstration technique sans faille de leur duo n’a d’égale que la musicalité, l’élégance et un évident bonheur de danser : un rayon de soleil dans le contexte morose que nous vivons tous. Ils ont obtenu un triomphe mérité. Une telle alliance du brio et de l’élégance chez Valentine donne une furieuse envie de la voir un jour dans Paquita.

Après le tourbillon ibérique vient son contraire : le pas de deux déchirant venu du froid, Lac des Cygnes acte 2 (adage seul), par Amandine Albisson et Audric Bezard. Les interprètes nous ont donné à voir un tableau fort esthétique et bien dansé, une Odette belle et fragile à souhait, un Siegfried éperdu, mais d’où me vient cette difficulté à m’émouvoir ? Du « trop souvent vu » de cet extrait du Lac ? Je m’interroge en tout cas sur ce choix dans une soirée d’hommage à Noureev : quel est ici l’apport réel de Noureev chorégraphe par rapport aux versions antérieures ? S’il fallait un pas de deux du Lac, j’aurais choisi celui de l’acte 4, où la chorégraphie de Noureev, plus en rupture, est aussi à mon sens une de ses réussites et un pas de deux assurément plus original que le sempiternel duo de l’acte 2.

L’originalité est à rechercher immédiatement après, dans la variation de Manfred avec Mathias Heymann. Quel choc ! Ce soir, nul mieux que Mathias, artiste jusqu’au bout des ongles, ne sert autant le propos du spectacle, à savoir un hommage à Noureev. Nul ne s’efface à ce point devant l’œuvre, le chorégraphe, et même devant le danseur que fut Noureev. Comme sans doute beaucoup de spectateurs, je crois à plusieurs reprises voir danser le fantôme du grand Rudy ce soir, tant Mathias Heymann fait sien le message de son illustre prédécesseur, tant il intériorise la souffrance du personnage. « L’art de Noureev, l’apport de Noureev, c’est cela », nous dit sa danse. Il la dépouille même d’une certaine ostentation dont les interprétations du maître n’étaient pas exemptes. Je ne sais jusqu’où ira Mathias Heymann dans sa quête artistique ; avec un rôle si noir, on craint presque qu’il n’en sorte pas indemne. Nous non plus, peut-être. Mais on en redemande ! Bravo.

Merci aux étoiles et premiers danseurs pour cette belle soirée. Elle me laisse toutefois un peu sur ma faim et je sais ce qui m’a le plus manqué : non pas les décors ni même l’orchestre pourtant cruellement absent, mais le corps de ballet.

Marie-Pirouette
© Christine Reynaud

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