Ballet : nos vies superflues

Nous y sommes ! Doublement. Après l’annonce du second confinement, je vous préparais un petit papier sur les gros nuages qui bouchent l’horizon de l’amateur de ballet, d’art et de culture en général, mais plus encore des professionnels. Et voilà que le virus m’a frappée. KO pour une dizaine de jours, je refais surface et ce ne sont plus des nuages mais la pluie de cendres qui a déjà eu raison de plusieurs institutions. Bien d’autres hurlent au secours et non des moindres.

Que restera-t-il après le déluge ? Dans quel état sortirons-nous de notre assignation à résidence dans les cellules souvent étroites de nos demeures ? Que nous dit cet épisode de la place du ballet, de la culture et de chaque individu dans nos sociétés ?

Le ballet en conserve : combien de temps encore ?

Le drame de professionnels « non essentiels »

Les danseurs ont beau avoir une force intérieure exceptionnelle, il est des contingences contre lesquelles on ne peut lutter par la seule volonté.

L’argent étant le nerf de la guerre, les compagnies de ballet moins perfusées que nos théâtres nationaux sont en péril, les danseurs intermittents dans une situation critique, les professeurs de même et nombre de cours en faillite.

On apprend ainsi la fermeture d’Elephant Paname : un choc pour beaucoup d’amateurs et de professionnels franciliens. Combien de lieux moins connus du public connaîtront le même sort ? Les écoles de danse ont des frais fixes exorbitants, à commencer par leur locaux.

Privés de revenus, beaucoup de professionnels se sentent aussi dépossédés de leur raison de vivre, réputée « non essentielle ». Comment ne pas intérioriser cette condamnation au superflu ? Comment, dès lors, ne pas se sentir au banc de la société, marqué au fer rouge comme « individu superflu », ce лишний человек de la littérature russe du 19e siècle ?

Avec tant d’autres exclus, les professionnels du ballet ont trouvé l’expression de leur désespoir dans l’initiative éloquente d’Amandine Aguilar, professeure de danse classique à Sausset-les-Pins, qui s’est faite la voix des « non-essentiels » à l’agonie.

La culture est essentielle au moins pour ceux qui en vivent. Ou en vivaient. Et que signifie la notion de nécessité sociale ? A quoi s’applique-t-elle ? On n’ose pas demander « à qui ? », mais c’est hélas cette question terrible, métaphysique et hélas vitale, qui se pose aux citoyens aujourd’hui.

Danseurs amateurs, souffrez en silence !

Danseurs amateurs, souffrez en silence et d’ailleurs vous ne souffrez même pas, n’est-ce pas ? Vous n’en avez pas la légitimité. Votre passion, celle qui vous tient debout, celle qui vous permet de supporter un quotidien souvent absurde mais paraît-il essentiel, n’est jamais qu’un vain loisir. Le mot est lâché.

Rongés par la frustration lors du premier confinement, ivres de bonheur de retrouver les cours de danse à la rentrée, nous aurons eu deux mois de libération de nos chaînes, deux mois d’efforts intenses pour restaurer un niveau, pour mettre tout notre cœur dans le travail de nouveaux acquis techniques, tous nos espoirs dans de nouveaux projets avec nos professeurs, avant que ne sonne le glas.

Quelles souffrances, quels dégâts physiques et psychiques durables causera la longue paralysie des danseurs amateurs comme des sportifs qui s’adonnent à leur pratique à côté d’une vie professionnelle toute autre ? Dans mon cas, les dommages excédent en tout cas assurément mes 8 jours de COVID symptomatique.

Non, je ne suis pas en train de réclamer un traitement dérogatoire catégoriel comme tant d’autres. Si, je sais faire la part des choses entre les morts, les faillites, le chômage (j’y suis) et de nouveaux mois sans pouvoir danser. Et justement, la privation est si douloureuse qu’elle réclame juste le droit de s’exprimer (déjà à moi-même) pour ce qu’elle est réellement, sans me valoir les foudres de la morale utilitariste à la petite semaine.

Il leur faudrait une bonne guerre… Ou une pandémie ?

Le chaos que nos vivons aura au moins le mérite d’ébranler des certitudes jamais remises en cause, de mettre à nu la brutalité des tris que nos sociétés opèrent entre les activités, voire entre les citoyens. Il nous rappelle à quel point, en ce millénaire balbutiant, nos sociétés si performantes, si puissantes, si avancées dans la technologie sont des colosses aux pieds d’argile .

Le cataclysme économique et la violence sociale qui l’accompagne sont encore devant nous. L’instinct de survie et la révolte de tous les non-essentiels, de tous les exclus, de tous les perdants de cette catastrophe précipiteront-ils des changements profonds de société, jugés inéluctables par beaucoup, mais jamais entrepris ?

Le ballet, la culture, l’activité physique et l’accès à la nature concentrent des questions de société qui me semblent dépasser très largement les lubies de citoyens trop gâtés. A l’heure où l’art, le savoir, le plein air, la forêt ou la montagne sont décrétés superflus mais où il est essentiel de continuer à produire des perches à selfies, des frigos connectés ou des shows de télé-réalité, ce satané virus nous crie bien des choses fondamentales. Les entendrons-nous ?

Marie-Pirouette
© Christine Reynaud

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