Diversité dans le ballet de l’Opéra de Paris : beaucoup de bruit pour… autre chose ?

La polémique fait rage autour de la diversité dans le ballet de l’Opéra de Paris, largement attisée par des figures douteuses. Que cache la subite hystérie médiatique sur cette question ? A qui profite le buzz autour d’une prétendue liquidation du répertoire de ballet romantique à l’Opéra de Paris ? A y regarder de plus près, il apparaît que ce qui se trame dans ce pseudo-débat a fort peu à voir avec le ballet et que les forces politiques qui soufflent sur les braises nourrissent bien d’autres préoccupations que le patrimoine chorégraphique de l’Opéra.

A qui profitent les cris d’orfraie ?

Pour m’être plongée dans les débats houleux voire violents sur les réseaux sociaux à la suite de l’interview d’Alexander Neef, je me suis rendue à l’évidence frappante : les commentateurs prompts à faire monter la mayonnaise quant au massacre du grand répertoire chorégraphique de l’Opéra de Paris sont soit d’authentiques racistes encroûtés (et j’ai été terrifiée par leur nombre), soit d’authentiques indigénistes militants visiblement obsédés par le besoin de mesurer leur pouvoir dans le pays à l’aune des destructions culturelles qu’obtiendra leur lobby, plutôt que par la victoire de l’inclusion dans le même patrimoine culturel.

Racistes contre indigénistes enragés, ces ennemis apparents partagent un même intérêt à mettre le feu aux poudres au prétexte d’une pseudo-stratégie de déconstruction du répertoire, afin d’obtenir les réactions indignées qui n’ont pas manqué de fuser, ainsi que les quelques renchérissements des communautaristes pressés d’enterrer Le Lac, Giselle, Casse-Noisette et La Bayadère. Bref : nous assistons à une foire d’empoigne de belligérants spéculant tous sur la polarisation de la Nation vers les extrêmes. Ces boutefeux partagent également une assez profonde inculture en matière de ballet, malgré une manifeste suffisance de connaisseurs autoproclamés dans le camp réactionnaire.

Si l’on s’en tient aux propos des commentateurs, on est juste consterné ou anxieux, comme à l’accoutumée, devant les clivages de plus en plus profonds, irrationnels et violents de la Nation qui ne cessent de se révéler, voire de s’exacerber sur les réseaux sociaux.

A présent, si l’on dresse une liste des principales figures publiques ou médias qui ont soufflé à pleins poumons sur les braises de la non-information délivrée par Alexander Neef quant à l’évolution du répertoire, on trouve : Marine Le Pen, Valeurs Actuelles, Spoutnik News, L’Incorrect et Boulevard Voltaire. Je pense l’échantillon suffisamment éloquent pour désigner à qui profite cette subite passion des intéressés pour le ballet, l’Opéra de Paris et la sauvegarde du répertoire de Noureev. Le profil se dessine avec assez de netteté pour qu’on ne puisse plus parler de méprise sur les propos d’Alexander Neef, mais d’une désinformation délibérée.

Et on se demande alors si c’est par réel aveuglement ou, tout compte fait, par une vague communauté d’intérêts que les indigénistes apportent avec tant d’efficacité de l’eau à leur moulin. Clivez, polarisez, il en restera toujours quelque-chose pour les liquidateurs de la République. Les alliances objectives ne cessent de surprendre et de donner la nausée.

A l’heure des médias sociaux, ce que peut cacher un emballement apparemment centré sur le ballet a de quoi faire peur. A mesure que nous nous approcherons des prochaines présidentielles, gageons que de telles éruptions de la guerre de l’information ne sont pas près de s’éteindre.

Assez !

Assez d’indignations cyniquement surjouées ou coupablement naïves, assez d’emballements irrationnels qui nous précipitent dans la gueule du loup !

Non, l’Opéra de Paris ne va pas supprimer du répertoire La Bayadère, Le Lac des Cygnes, Giselle et Casse-Noisette (rien que ça !).

Non, pour réaliser l’harmonie du corps de ballet, il n’y a nullement besoin que tous les cygnes, toutes les ombres, toutes les sylphides, toutes les willis aient la peau blanche ; ceux à qui les variétés de carnations crèvent les yeux mais pas les différences de taille ou de morphologie de danseuses blanches, ceux-là ont un problème à résoudre avec eux-mêmes.

Non, le ballet n’a pas à sélectionner des danseurs « ethniquement conformes » pour distribuer les rôles : ce serait la pire des ségrégations et une négation de l’art, qui transcende les contingences ethno-génétiques. Les inconditionnels de la vraisemblance ethnique sont-ils autant choqués par les blondes et diaphanes Myriam Ould-Braham ou Léonore Baulac en Indiennes que par Letizia Galloni ou Awa Joannais en cygnes, Guillaume Diop en écossais de La Sylphide ? Depuis quand faut-il faire preuve de réalisme pour interpréter une femme-cygne, une willi hantant les forêts, une sylphide ailée, un spectre ?

Oui, il serait peut-être opportun de réviser le blackface totalement inutile et déjà ethniquement incongru des petits disciples de l’idole dorée dans La Bayadère. Non, ce ballet n’en sortirait pas dramatiquement dénaturé. Si les prétendus puristes de la tradition voyaient demain Dorothée Gilbert ou Ludmila Pagliero danser comme le faisaient Marie Taglioni ou Carlotta Grisi, ils leur lanceraient des tomates. D’ailleurs, Dorothée Gilbert aurait certainement été jugée trop laide pour danser à l’époque de la Taglioni : grande bouche, os et muscles saillants, tout ce qui fait qu’on la trouve maintenant belle, expressive, aurait fait fuir le public de 1840. Les extensions surnaturelles d’aujourd’hui auraient été conspuées comme totalement inconvenantes à l’époque.

Est-ce si compliqué de garder les ballets romantiques au répertoire, sans s’offusquer d’y trouver une diversité de carnations, parmi des centaines d’autres différences entre danseurs, pourtant tous sélectionnés pour leur conformité aux canons redoutables de la compagnie et du ballet ?

Conservons notre capacité d’indignation pour des motifs légitimes mais gardons-nous de nous prêter à une manipulation aussi grossière que nauséabonde. Que ceux qui continuent à crier avec les hyènes assument désormais au grand jour leur soutien délibéré. Mais de grâce, que les amoureux du ballet, les vrais, reprennent leurs esprits !

Marie-Pirouette
© Christine Reynaud

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